MIDI Z director

Rencontre avec Midi Z 

“C’était impossible pour moi de ne pas faire ces films.” 

Midi Z est un réalisateur au parcours atypique: il grandit en Birmanie, arrive seul à Taïwan à l’âge de 16 ans et commence le cinéma après des études de design. À partir de 2011, il réalise coup sur coup 3 longs métrages, tous présentés dans les plus grands festivals (Cannes, Berlin, Rotterdam, Busan, Hong Kong, Taipei).

Propos recueillis par Wafa Ghermani, à Taipei le 2 septembre 2014

Vous êtes d’origine chinoise, né en Birmanie, citoyen taïwanais, pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

Mon père et mon grand-père sont arrivés en Birmanie en 1941, poussés par la guerre. Ils devaient combattre la Chine, sous les ordres du KMT (le parti nationaliste chinois défait par les communistes en 1949 et réfugié à Taïwan depuis).  C’est comme ça que je suis né en Birmanie. À cette époque  la République de Chine (Taïwan) organisait pour les résidents d’origine chinoise des examens qui permettaient d’aller étudier à Taïwan ; c’est ce que j’ai fait quand j’avais 16 ans. En Birmanie, il y a plusieurs centaines de milliers de Chinois : je viens de cette communauté.

Comment en êtes-vous arrivé au cinéma ?

 À Taiwan, j’ai étudié le design, pas le cinéma. Mais j’ai dû faire un court métrage de fin de diplôme, il a été sélectionné dans plusieurs festivals :  Pusan, Hongkong… Du coup, j’ai été sollicité pour tourner des publicités. J’ai ensuite participé à la Golden Horse Academy, organisée par Hou Hsiao-Hsien, où enseignait également Ang Lee. Dans ce cadre,  j’ai tourné un court métrage produit par Hou Hsiao-Hsien. Ang Lee nous a également appris pas mal de choses, même si ce programme durait à peine un mois.

Ensuite, j’ai tourné trois longs métrages et plus d’une vingtaine de courts. Les courts,  je les ai tournés pour gagner de l’argent, parce qu’à Taïwan, il y a énormément de compétitions de courts métrages de sorte qu’il est possible de vivre grâce aux prix qui y sont offerts. De plus, c’est un excellent moyen d’apprendre à faire des films.

Vous avez enchaîné le tournage de vos trois longs métrages.

Mon premier long, Return to Burma, réalisé en 2011, a été tourné à l’occasion de la première élection présidentielle à se dérouler en Birmanie depuis des années. J’avais envie de retourner dans mon pays natal, et j’ai décidé de faire ce film qui a plutôt bien marché en festivals. Avant de me rendre au Festival de Rotterdam, je me suis allé à la frontière thaï où j’ai filmé les gens qui vivent là: c’est devenu Poor Folk. On m’avait aussi donné de l’argent pour faire un court métrage en Birmanie. En tournant, je me suis aperçu que la situation des Chinois en Birmanie était très compliquée et que les changements économiques et sociaux s’intensifiaient dans se pays. De plus en plus de paysans quittaient la campagne pour aller tenter leur chance en ville, de plus en plus de gens achetaient des scooters pour faire le taxi. Et c’est comme ça qu’est né Ice Poison, qui, à l’origine, était un court métrage et est devenu un long.

En quelque sorte, vous avez de la chance de parvenir à tourner un genre de films qu’il est très difficile de faire à Taïwan. Quelle a été votre “stratégie” ? 

J’ai été « forcé » de le faire. À  Taïwan, la plupart des gens veulent faire des films plutôt commerciaux. Mais pour cela, il faut beaucoup d’argent, il faut des investisseurs. Les réalisateurs de courts métrages ont beaucoup de mal à trouver de l’argent pour réaliser leur premier long, surtout s’il s’agit d’un film d’art et essai, personnel … Personne ne donne de l’argent. Si l’on veut faire un film commercial,en revanche, on aura plus de chance de trouver des financements. Moi, je voulais tourner mes propres histoires, donc je ne trouvais évidemment pas d’argent. Du coup, j’ai tourné avec une toute petite équipe, en choisissant un sujet très simple. Au début, nous étions une équipe de deux ou trois personnes, maintenant nous sommes sept ou huit à aller en Birmanie pour tourner. Ce n’est pas que je sois particulièrement doué, c’est juste que je n’ai eu pas le choix. C’était impossible pour moi de ne pas faire ces films ; je n’ai trouvé que cette manière-là, parce que je n’avais pas d’autres moyens.

Je sais que j’apparais comme quelqu’un de chanceux car j’ai pu réaliser autant de films en si peu de temps. On s’est mis à parler de moi et à me proposer de nouveaux projets. Pourtant ce n’était pas du tout planifié : ce que j’avais en tête, c’était de faire des publicités entre les films. Mais je me suis aperçu qu’en tournant comme ça des petits films de cette manière, on arrivait à en vivre.

En France, c’est surtout le cinéma d’auteur taïwanais qui est connu, qu’est-ce qui a changé depuis l’époque du Nouveau Cinéma ?

À  l’époque de Hou Hsiao-Hsien et de Tsai Ming-Liang, tout était beaucoup plus libre. Ils pouvaient tourner ce qui leur tenait à cœur, mais ces dix dernières années, on leur a souvent reproché d’avoir détruit le marché cinématographique de Taïwan ; qu’à cause d’eux, les spectateurs taïwanais ne voulaient plus voir de films taïwanais. L’apparition d’internet a amplifié le phénomène : les internautes leur reprochent de faire des films incompréhensibles. C’est pourquoi ces très grands réalisateurs font de moins en moins de films. Même Hou Hsiao-Hsien a des difficultés à trouver des investisseurs.

Moi,  je me dis que même avec cent dollars, on peut faire un bon film. Bien sûr, il y a aura des problèmes techniques, mais ces problèmes techniques peuvent être réglés dès que l’on a de l’argent ou un bon technicien. Pour moi, le plus important, c’est la conception que l’on a du cinéma. Depuis plus cent ans, le cinéma sert à raconter des histoires. Toutes les histoires sont presque identiques : une personne en rencontre une autre, etc.

Moi, c’est plutôt un endroit, la Birmanie, qui me donne des émotions, et peu importe l’histoire, c’est là-bas que je veux tourner. Mon but, c’est de pouvoir exprimer ces émotions et m’intéresser aux détails. Je n’ai pas l’ambition de devenir un grand réalisateur, un réalisateur connu, je veux juste vivre du cinéma. Comme un peintre qui n’a pas toujours d’argent pour se payer une grande toile, mais peut créer quelque chose de plus modeste, car le contenu, lui, ne changera pas. De Vinci pouvait faire de grandes toiles à l’huile ou des croquis, ce qui changeait c’était le temps passé dessus, mais le principe était le même.

Pour moi, le cinéma offre une multitude de possibilités. Beaucoup de gens disent qu’ils n’aiment pas le numérique et pensent que la pellicule reste le meilleur support. Mais pour ma génération de réalisateurs, en particulier en Asie du Sud-Est et à Taïwan, qui n’avons pas d’argent, nous n’aurions jamais pu émerger sans cette révolution numérique. Sans le numérique, nous n’aurions jamais pu nous lancer, on avait à peine de quoi se nourrir et tourner une minute de film coûte déjà tellement cher…Pour nous, l’apparition de la caméra numérique a été d’une très grande aide.

Quelles ont été vos influences ?

Je regarde toute sorte de films, aussi bien Transformer que les films de Tsai Ming-Liang. 

Cependant, ma plus grande influence a été Hou Hsiao-Hsien, à travers ses films, mais plus particulièrement pendant ce mois de cours à la Golden Horse Film Academy. Il m’a vraiment appris à faire des films sans argent. C’est ce qu’il fait et je me suis inspiré de sa manière de faire. Parce qu’en Birmanie, on est obligé de filmer sans autorisation.

À l’étranger, beaucoup de critiques et de spectateurs pensent que mon premier film Return to Burma est très influencé par Hou Hsiao-Hsien, mais que ce n’est pas du tout le cas de mon dernier film Ice Poison. Effectivement nous aimons faire des plans longs, mais nous ne nous ressemblons pas du tout en ce qui concerne la narration, mon style est extrêmement direct. J’ai vraiment appris grâce à la génération précédente, nous avons tous procédé de cette manière. 

Et que regardiez-vous lorsque vous étiez en Birmanie ? 

Avant, en Birmanie, on tournait des « soft-drama » en vidéo, mais je ne les regardais pas. Là où j’habitais, il y avait trois cinémas: « le cinéma lointain », parce qu’il était loin, le « cinéma sur la montagne », et  le « cinéma au pied de la montagne », où on allait pour sécher les cours et pour dormir. Les films qui y passaient étaient des films comédies musicales indiennes très ennuyeuses et des mélos birmans, du genre « un garçon riche tombe amoureux d’une jeune fille pauvre ». On avait aussi des TV-halls qui avaient un écran minuscule mais où on pouvait être cent dans la salle, on y voyait des VHS de dessins animés, des films venant de Hongkong ou de Taïwan. Je n’ai donc pas vu de films en salle, mais j’ai pu voirces VHS de films de Hongkong. C’est seulement une fois à Taïwan que j’ai commencé à aller au cinéma, quand j’étais à l’université, parce que quand j’étais au lycée, j’étais trop pauvre et je devais travailler pour envoyer de l’argent à la maison.

À l’université, j’ai commencé à télécharger des films taïwanais car finalement  très peu de films locaux sont édités en DVD au final, surtout ceux de Hou Hsiao-Hsien, alors qu’on les trouve sans problème en DVD piratés venant de Chine.

Avez-vous été influencés par le cinéma français ? 

À l’université, on avait un cours intitulé « littérature et cinéma » et notre enseignant revenait juste de France. Il nous a même fait apprendre le français pendant un an. Il nous montrait énormément de films de Godard et de Truffaut et nous parlait beaucoup d’eux. Il nous a notamment expliqué comment ils s’étaient disputés. J’ai vu presque tous leurs films en cours, mais je n’ai pas vu les derniers films de Godard. Leur influence, jusqu’à maintenant, reste très grande et je pense souvent à leur conception opposée du cinéma : pour Truffaut le plus important, c’est l’histoire, il faut qu’elle soit claire afin de mieux communiquer avec les spectateurs. Alors que pour Godard, il s’agit d’expérimenter toutes les possibilités du cinéma, même s’il n’est pas toujours sûr du résultat.  Il s’agit, pour lui, de faire expérimenter ces nouvelles choses au spectateur, de repousser les limites du cinéma, ce qui pour Truffaut, ce n’était pas possible. Jusqu’à maintenant, les conceptions opposées de ces deux réalisateurs ont eu une profonde influence sur moi. Parfois, j’essaie des choses dans mes films, et je ne suis pas sûr que les spectateurs vont comprendre. Moi-même, je ne suis pas sûr de comprendre, mais je l’inclus quand même. Cependant, l’une de mes craintes, c’est que le public n’y comprenne vraiment rien et s’énerve contre moi,tandis que de l’autre, j’ai peur que le public en sache trop.

 C’est votre renommée dans les festivals à l’étranger qui vous a ensuite fait connaître localement. Ces festivals ont-ils été importants pour vous ?

Effectivement quand j’ai fait ces films, ils apparaissaient comme des petits films car il n’y figurait aucune star et à Taïwan, il vous en faut obligatoirement. Cela dit, pour les festivals étrangers, peu importe que l’acteur soit Wang Hsing-Hung (acteur fétiche de Midi Z) ou Joseph Chang (grande star taïwanaise), ça ne fait pas de différence, ils sont inconnus à l’étranger.  Pareil pour un film français, en Birmanie en particulier, que l’actrice soit Juliette Binoche ou une inconnue, ça revient au même pour moi. Mais à Taïwan, la donne n’est pas la même : un film avec Andy Lau ou Wang Hsing-Hung, c’est complètement différent. Donc si tu ne parviens pas à faire un film avec Andy Lau à Taïwan, il faut absolument montrer le film à l’étranger. De fait, comme on a reçu des prix à l’étranger, les gens commencent à parler de nous à Taïwan. Cela a fait exactement la même chose qu’avec Hou Hsiao-Hsien mais je ne l’ai pas imité, ça s’est fait comme ça. Ce n’était pas une stratégie, j’ai fait ça de façon très innocente, je n’ai pas élaboré de stratégie publicitaire ou quoi que ce soit.

Quelles sont vos attentes par rapport à  cet atelier de coproduction organisé par le CNC ? 

J’espère rencontrer de nouvelles personnes qui ont différentes perspectives et points de vue . C’est très important de rencontrer des personnes dont la culture cinématographique et les valeurs sont différentes pour évoluer. Je ne veux pas rencontrer des gens qui sont trop semblables à moi, je veux explorer la différence. Pour moi, le plus important c’est que des gens, même juste quelques-uns, puissent voir mes films en France. Et pour le prochain film, j’espère pouvoir faire la post-production en France.

(Traduction Wafa Ghermani/ Mise en forme Pablo Sotinel)